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Jean-Jacques est funky.
Bah oui, c'est comme ça. Je suis allé le voir dans une pièce
à la Maison de la Poésie et Jean-Jacques était le
plus funky. De loin. Par ses brisures de rythme, ses modulations, son
sens de l'espace et du volume, ces contretemps subtils et qui relançaient
le truc. La pièce était lourde et chiante mais Jean-Jacques
faisait un peu décoller tout ça.
Alors forcément, on en vient à parler de James Brown. Parrain
de la soul, inventeur du funk, grand-père du rap, géant
rhythm'n'blues, James Brown est incontournable, un des grands artistes
du 20ème siècle, ni plus ni moins. Un Elvis noir. Et fier
de l'être.
On croit que c'est Ray Charles qui a amené le gospel dans la pop.
Faux: c'est James, bien avant Ray. Il a pris le quetions-réponses
de l'église et l'a introduit dans le rhythm'n'blues dès
son premier tube, "Please, Please, Please", en 56. Et tous ses
morceaux sont construits sur cet échange: c'est souvent un riff,
de cuivres, énorme, auquel il répond de sa voix surpuissante.
L'un des plus grands hurleurs de tous les temps, monumental et sauvage.
Viscéral. Chaud. Et c'est pour ça que James Brown ne touchait
initialement que le public noir. Pas comme Ray Charles.
Sans doute la meilleure compile mise sur le marché, "Dance
Machine" couvre en un seul disque 30 ans de James. De 56 à
86. Que des perles. Même "Living In America", puissante
et drivée par la voix encore et toujours sidérante de James
Brown. Manquent juste la folie des lives et la longueur des morceaux,
ici en strict format radiophonique minimal. On se les procurera plus tard.
Pour l'heure, c'est 23 titres vraiment tuants qui s'enchaînent et
qui en font un disque séminal et inaltérable.
Les débuts de James le montrent dans le courant rhythm'n'blues
de l'époque. L'avantage du shouter black sur ses contemporains
que sont Solomon Burke, Joe Tex, Wilson Pickett et consorts, outre son
abattage et son allant, un sentiment d'urgence et de danger inhérent
à ses prestations vocales, c'est son groupe: James possède
le sien, en propre, en lieu et place du groupe de studio maison jouant
sur toutes les séances de la maison de disques. Et il le dirige
d'une main de fer. Les amendes qu'il infligeait à ses musiciens,
pour des chaussures mal cirées ou des fausses notes distillées,
font partie de la légende. Il y a donc plus de cohérence
et d'osmose que sur aucun autre disque soul de l'époque: ça
sonne comme une entité. Comme un groupe de rock, en somme. Les
Rolling Stones, qui ne faisaient que des reprises à leurs débuts,
ne se sont jamais frottés à ces morceaux. Que pouvaient-ils
leur apporter ? Et Mick Jagger n'aurait sans doute pas voulu souff r ir
de la comparaison....
Mais très vite, c'est "Out Of Sight". Et "Papa's
Got A Brand New Bag". James a mieux que plus d'un tour dans son sac;
il a carrément un tout nouveau sac, avec plein de tours dedans
évidemment. On peut considérer "Papa's Got A Brand
New Bag", en 65, comme le premier morceau funk. Le prototype. Et
à partir de là, James envoie la purée et enchaîne
les grooves les plus terribles. Sans relâche. Jusqu'aux chef-d'oeuvres
"Give It Up Or Turn It A Loose", "I Don't Want Nobody To
Give Me Nothing" et "Mother Popcorn" de 1969. Des morceaux
dingues, irrésistibles, qu'on pourra encore écouter mille
fois et pendant 50 ans. "Sex Machine" évidemment, en
70, avec "(Call Me) Superbad". Sexe et violence, James est noir
et teigneux. Ne me parlez pas des gangsta-rappers de Death Row qui ne
tiennent pas la comparaison, ni la route.
Surtout que Brown est respecté par toute la communauté noire
américaine. Un modèle: il a réussi et sans rien renier,
bien au contraire, de ce qu'il est. Musicalement, son influence est énorme
et difficile à mesurer. Artiste le plus samplé du monde,
étendant son spectre musical dans tous les domaines de la black
music jusqu'au rock et à la pop, il est incontournable. Même
le jazz en fut bouleversé, Miles Davis ayant été
obnubilé par la puissance fédératrice de son groove,
cette transe martiale dont il était le maître. Il est vrai
que rares sont les disques pulsant autant que les gemmes évoquées
plus haut. Cela défie l'apesanteur et les sens.
On n'en oublie pas pour autant les sentiments et les mélodies.
"It's A Man's Man's Man's World" est l'une des plus grandes
ballades de tous les temps, sans problème. Enorme là encore.
Et les autres titres continuent de tourner, infernaux, encore et encore,
diaboliques. C'est sûr, c'est pas forcément, même en
2002, pour les petits blancs issus de milieux petits-bourgeois sensibles
au romantisme junkie, aux poètes maudits et à la politique
d'extrême gauche rebelle. C'est pas ça, James Brown, Raphaëlle.
Donc tu peux pas comprendre.
Jean-Jacques est bien parti, sur les traces du géant James. Sois
funky, keep groovin'. Des coups de reins, de la sueur et du un sang. Et
du rythme, encore du rythme, toujours du rythme, qui jamais, jamais ne
s'arrête.
Dans les années 60, un africain fraîchement
débarqué aux U.S. tourne le bouton de la radio et tombe
sur James Brown. Il fit cette remarque sibylline: "Tiens, ils écoutent
la même musique que nous, les Américains.". James Brown
et il de n'y a plus qu'un seul monde, uni et heureux. Universel. Même
s'il est chez Polydor.
Ben Kennedy.
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