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PAUL SIMON
"GRACELAND"


 

 

Jean-Jacques est un enfant des années 80. En tant que tel, il n'a pu se soustraire à un certain environnement qui l'a, consciemment ou non, façonné et a influé sur son mode de pensée, voire de vie. Eh oui, c'est comme ça, et on ne peut y échapper, lui comme vous comme moi. Mais qu'avons-nous à avancer qu'on est issu des années 80 ? Ces terribles années 80 qui ont tué définitivement toute forme de création dont le rock était le dernier bastion, uniformisant et globalisant, aplanissant, équarrissant, dans un grand élan vers le pur produit de marketing et de consommation. Ces années 80 honnies et montrées du doigt, vilipendées, conchiées, reniées....
Il fallait un bouc émissaire et les eighties ont bon dos. Mais c'est trop facile. Car enfin, que dire de la décennie suivante, triste et fataliste, peuplée de cancres n'osant rêver mieux, plus fort, plus grand, que ses glorieux aînés ? Manque d'envergure et de charisme, de l'auto-apitoiement en veux-tu en voilà, de l'approximatif honteux mais enthousiaste (!) dans le meilleur des cas. Et à l'heure actuelle, que se passe-t-il ? Vous entendez des choses qui donnent envie de battre du pied à la radio ? Qui donnent envie de siffloter en tapotant négligemment du doigt sur le volant pendant les embouteillages ? Ah bah oui, autant nous refourguer un tube des années 80, alors!!!
Prenons le cas Paul Simon. Il publie en 86 le parfait disque pour yuppie lecteur de Rolling Stone d'alors. Paul Simon! J'en connais, et pas des plus cons, qui sortent leur Uzi dès les deux premières notes d'"El Condor Pasa". C'est pourtant pas de sa faute au Paulo mais sa gentillesse passe vite pour de la mièvrerie et alors on n'écoute plus les chansons. Il y a là-dedans une atmosphère qui fait qu'on les trouve ra-gna-gna. C'est joli, ça bave jamais, et ça sent un peu l'encaustique. Il y a pourtant des bijoux dans ses anciens disques avec son compère Art. Mais bon, l'homme énerve. Trop inoffensif. Manque d'attitude.
C'est sûr, on est loin de l'esthétisme des Cramps ou des Ramones, voire de Dick Rivers. Comme ça, de prime abord, ça n'emballe pas, on sent même qu'on va un peu s'ennuyer. Et pour le sentiment d'urgence, pardon! Sûr aussi qu'il n'est pas très glamour, le garçon.... Le genre voisin de pallier. Pire: on n'aurait pas idée de passer une soirée avec lui. Doit être au lit à dix heures à tout casser, de toute façon. J'vais vous dire, tiens: enfant, ça devait être le genre à ne pas vous laisser regarder sur sa feuille pour que vous ne recopiez pas sur lui. Et ça, franchement, c'est petit....
O.K.. Mais si on écoutait son disque, "Graceland". Premièrement, alors qu'à l'époque, les U.S.A. étaient le monde - euh, c'est un peu toujours le cas, d'ailleurs - et qu'on n'en finissait plus de venir en aide aux pays du tiers-monde - qu'on appelle désormais pays en voie de développement, c'est dire si on a fait des progrès... - l'Afrique du Sud, oui, l'Afrique du Sud de la grande époque de l'apartheid, vient réveiller et réanimer Paul Simon. Il est vrai qu'il est d'un naturel discret mais disons que ça faisait un bail qu'on n'avait plus de nouvelles vinyliques de lui (ce qui est un peu le même cas aujourd'hui sauf qu'on dirait compactées).
Le mbaqanga vient donc chatouiller les oreilles de Simon. Cette musique sautillante, propice à la danse, contient paradoxalement une lancinante tristesse. Elle cerne également au mieux la vie africaine, ses traditions et son désir d'émancipation et de modernisation, sa soif de liberté, ses paysages immenses au ciel démesuré aussi et la grandeur inhérente à chaque vie d'homme dans la vie de tous les jours. Une célébration et un exorcisme. Une joie et une douleur. Tout cela rappelle la musique du sud des Etats-Unis. Les deux se croisent dans le disque, sans heurt, bien distinctives cependant mais sans que cela ne trouble la cohérence, l'harmonie de l'ensemble.
Et en parlant d'harmonie, Paul Simon est véritablement en verve. Son écriture, mature et maîtrisée, est extatique. Paul Simon a envie, est motivé, galvanisé par cette musique, habité. Créatif. Conjurant tous ses dons et savoir-faire, il écrit onze chansons superbes, délicates, aux paroles saisissantes, aux mélodies pures. Onze chansons dignes aussi. Vous ne risquez pas de les entendre reprises et massacrées par des tacherons sur un rythme discoïde: elles sont trop fragiles, trop subtiles, trop fortes. Art de la nuance et du clair-obscur, de la vie si belle mais si dure. Aujourd'hui, ne sachant plus écrire de vraies chansons, on se repaît de hits éculés, grossiers et vulgarisés à outrance, à destination d'un public de décérébrés, reprises balancées sans âme en hâte, mais "The Boy In The Bubble" ne s'y prête guère, pas plus que "Diamonds On The Soles Of Her Shoes". Question de classe. Même "Homeless" passe bien la rampe sans que le souvenir des Nuls soit trop gênant.
A ce propos, "Graceland", la chanson, est une pure merveille, équilibre ténu et parfait de douce misère et de gaieté morose. Limpide. La vie capturée en chanson. C'est bien le moindre en vérité mais rares sont ceux qui y parviennent. Avec "Graceland" , Paul Simon, clairement, est en terre de grâce. Il nous y invite, et il n'y a, je vous assure, aucune raison de refuser. Fi de la mauvaise réputation. Cet album est superbe et rare. Il touche profond et ça fait du bien, ça donne chaud au coeur (et au corps aussi, on peut danser, je vous dis), surtout par les temps qui sprintent.

Ben Kennedy.