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Bon,
c'est sûr, c'est pas très hype. Vu comme ça, à
froid, ça donne pas envie. Cela dit, Jean-Jacques n'est pas du
genre à suivre la hype et le dernier truc mode qui émeut
et ravie les branchés. Donc voilà, on va pas le faire louvoyant
et on va surtout pas faire semblant: ce disque est un classique.
D'abord, mettons les choses à plat une bonne et dernière
fois. Suzanne Vega n'intéresse pas grand monde, surtout en 2003
où on se contrefout de ce qu'elle a à dire. Elle ne fait
donc pas la une des journaux (ni même la deuxième) et ne
peut s'enorgueillir d'avoir à sa suite un petit groupe de fidèles
résolument bouleversés par tout ce qu'elle sort. Pourtant,
quelque part, Suzanne Vega reste bien plus intéressante que, au
hasard, Courtney Love. Qui a besoin d'être l'ex-femme et actuelle
veuve d'une des dernières superstars du rock pour exister ? Pas
Suzanne. Qui ouvre plus sa gueule pour dire des conneries que pour chanter
des chansons ? Pas Suzanne. Qui fait régulièrement parler
d'elle dans les tabloïds ? Pas Suzanne. Qui joue avec les médias
mais ne propose rien musicalement ? Toujours pas Suzanne. On a trop dit
que Courtney Love était rock et punk, elle n'est en fait que cirque
et show-biz. Miss Vega, elle, compose, joue et chante ses chansons et
l'écoute qui veut. Le reste finalement importe peu. Sûr,
j'aime bien l'attitude, le look, tout ce genre de choses qui accompagne
la musique. Mais il faut d'abord et surtout qu'il y ait la musique.
Bon, ça y est, on est prêt à écouter maintenant
? Je disais donc que ce disque est un classique. Il est sorti il y a 16
ans et il n'a pas pris une ride grâce à la production fine
et intelligente de Steve Addabo et Lenny Kaye. On ne peut pas en dire
autant de tous les disques sortis à cette époque. Rappelez-vous:
87, les synthés colorants, les batteries casseroles, le manque
de chaleur totale, j'en passe et des pires.... Cet album reste limpide
car il s'appuie sur des musiciens, sobres et concernés, et évite
les écueils de la surproduction. On y entend de la guitare, de
la basse, de la batterie (et de la vraie !) et si synthés il y
a, ils sont présents en toute discrétion, rehaussant avec
sensibilité la donne, en facteurs d'ambiances.
L'album s'écoute d'une traite sans difficulté, tout coule
et découle avec grâce et naturel, les chansons se suivent
et ne se ressemblent pas, formidablement agencées, on n'y décèle
aucun tic de composition, aucune redite. Ce qui en fait aussi à
l'arrivée un album très dense malgré les apparences.
Car si l'on y joue avec émotion et spontanéité, ce
disque est également bien construit et bien pensé. Parfait
équilibre, donc. De plus, les 10 morceaux proposés sont
des merveilles d'écriture, compositions toujours ingénieuses
et inspirées, paroles tour à tour justes peintures du quotidien,
historiettes aux personnages finement observés ou encore symbolisme
et poésie surréaliste. Tout surprend, fait tendre l'oreille,
invite à la découverte et à l'abandon. Un disque
à la fois intelligent et sensible.
Un travail de groupe autour de la personnalité de Suzanne Vega
aussi. La majorité des 10 morceaux ont été écrits
à plusieurs et non uniquement par Suzanne. Leur écriture
est également étalée sur 10 années, de 78
à 87. Ce qui veut dire du travail, beaucoup de travail, pour fournir
le disque le plus abouti qu'il était possible. Et le résultat
est donc une merveille, un disque qu'on peut écouter et réécouter.
Il passe encore mieux la rampe aujourd'hui, c'est dire. On reste stupéfait
devant tant d'inspiration et de maîtrise.
Il y a encore d'autres raisons à cela. Ce disque était le
second de Suzanne Vega. Le premier était épuré, très
folk. Elle voulait quelque chose de plus universel pour le disque suivant,
un disque moins roots, plus ouvert, plus mainstream aussi, moins ancré
dans des schémas, moins réduit à un style bien défini.
En ce sens cet album devenait un challenge: il fallait conserver la grâce,
la pureté et l'intimité du premier mais s'ouvrir également
à d'autres influences. Ce qui eut pour effet un véritable
épanouissement de la musique de Vega.
Il est intéressant de constater que c'est lorsqu'elle se met quelque
peu en danger, ou tout du moins hors de ses sentiers battus, que le talent
de Suzanne devient évident et empreint de génie. Le disque
suivant, qui reprit les mêmes recettes, était vide et dénué
d'émotions. Ces disques actuels ne brillent pas par leur allant
et leur mordant. Il n'y a que lorsqu'elle s'est confrontée à
des rythmiques électroniques, suite au succès de la reprise
de "Tom's Diner" par DNA, que Suzanne a de nouveau pondu un
grand disque. Ce serait pas mal qu'elle y pense pour le prochain au risque
sinon qu'il se voie accorder autant d'attention qu'un énième
live du Grateful Dead.
Pour mémoire, rappelons que le disque débute par "Tom's
Diner", a cappella. Suivent "Luka", le tube, thème
casse-gueule magnifiquement surmonté par pudeur et sensibilité,
le superbe "Ironbound", magique et beau, ode à la liberté,
"In The Eye" ou le thème de la vengeance vu par une femme,
et c'est impitoyable, "Night Vision", intime et poignant, d'après
Eluard, "Solitude Standing", un dialogue surréaliste
avec la solitude, "Calypso", hommage à la geôlière
d'Ulysse, "Language" où Suzanne nous fait part de sa
méfiance vis-à-vis des mots, "Gypsy", tout simplement
bouleversant, et l'inquiétant "Wooden Horse", dédié
à Caspar Hauser. Ca se termine avec "Tom's Diner", cette
fois entièrement instrumental. Et il n'y a plus qu'à remettre
le disque au début.
On notera enfin que Suzanne Vega fait honneur au féminisme, le
vrai, pas celui qui s'outre des agissements d'un Joey Starr parce qu'il
représente la cible facile et bien pratique, mais celui qui prône
amour, humanité et sensibilité en sachant que cela n'empêche
pas la force, la dignité et la personnalité. C'est dit.
Et Jean-Jacques aime les femmes. Alors comme ça, tout va bien.
Ben Kennedy.
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