Ben Kennedy.
THE STRANGLERS
"FELINE"

Ceux-là sont de grands incompris. Et Jean-Jacques va encore pouvoir penser
que décidément on ne parle ici que de gens dont tout le monde
se fout. Pourtant, rigolards cyniques, les Stranglers ont enfanté une
ouvre unique mais ni à la portée ni au goût de tous. N'est
pas David Bowie qui veut ! En même temps, ils y étaient presque.
Mais le fragile équilibre sur lequel reposait leur musique simple mais
finement pensée, élégante et primaire à la fois,
n'a pas tenu le choc de la longévité, fatal temps qui passe te
qui use, et de l'appel des hit-parades. Les Stranglers n'ont pas su convertir
le public à leur cause et, à l'arrivée, fatigués,
ce sont eux qui ont rendu les armes en cessant de se distinguer, en se coulant
dans le moule, devenant ainsi bien inoffensifs et totalement inutiles, vides
d'intérêt. 
Apparus en pleine furia punk, les Stranglers profitèrent du mouvement
qui faisait table rase du passé. Eux aussi étaient nouveaux, ne
se prenaient pas pour des stars, adoptaient un look minimum, le fameux tout
en noir, et n'avaient pas des tronches de premiers de la classe beaux gosses
et manucurés. Dans le même temps, ils n'étaient pas vraiment
acceptés dans le milieu. Pensez, ils savaient jouer de leurs instruments!
Des musiciens! Ca faisait un peu tâche dans le lot.. Surtout qu'ils produisaient
une musique hybride, format pop mais froidement exécuté, tout
en grincements de dents et manque
d'enthousiasme.C'est que les Stranglers proposaient une musique où ne
transparaissaient ni l'influence britannique, ses sucreries, ses excentricités
et son glamour, ni l'influence américaine, ses profondes racines, son
swing et son blues.
En fait les men in black inventaient une sorte de pop rock résolument
européenne, aux antipodes des obligatoires voies toutes tracées
par les Anglo-saxons. Les Stranglers utilisaient les mêmes instruments
que les autres, composaient et jouaient des chansons au format
pop propre au genre, mais ils détournaient subtilement le tout pour obtenir
un résultat très personnel.
Le principe reposait sur leur faculté à déjouer les règles.
Prenez "Paradise" sur ce disque: le morceau dure un peu moins de 4
minutes et fait partie de ces ritournelles entêtantes, aux couplets bien
balancés et chantants et au refrain imparable, du genre qui ne vous quitte
plus après quelques écoutes. Banal.
Mais voilà, les Stranglers décalent tout le morceau à coups
de chours féminins désabusés, d'une voix lead exagérément
naïve et d'une orchestration délicieusement rigolote, arrangements
kitsch et atmosphère désuète sous l'instrumentation moderne.
Une sorte de fausse joie, un traquenard, du genre qui enjôle et invite
à la danse, mais gare aux tessons de bouteille jonchant la piste.. En
somme, on refuse à se laisser aller à la moindre émotion
facile, on préfère lui tordre le cou et l'avaler toute crue.
"Feline" est un tournant dans la discographie des Stranglers. Il leur
fallait passer à l'étage supérieur après le succès
du tube "Golden Brown". Ce nouvel album se fait alors plus moderne
que jamais et son équilibrisme est sensible à chaque instant.
Les synthés font irruption de façon plus soutenue que par le passé
et les Stranglers en jouent à la Kraftwerk, s'en servant admirablement
pour glacer encore plus le propos tout en les propulsant dans les discothèques
branchées. Moins réussie est la batterie électronique avec
ses toms en plastique, surtout 20 ans après. Ca a vraiment un son de
merde et son omniprésence peut se révéler vite fatigante.
Paradoxalement, en faisant sourire, elle peut ajouter encore au charme biscornu
des Stranglers, à leur las désenchantement élégant
et triste nimbé d'ironie doucereuse.
Les Stranglers ne cessent de démontrer, tout au long de l'album, qu'ils
ne sont pas dupes, que tout ça n'est pas bien important ni bien sérieux.
Mais pourquoi se priver pour autant de l'espoir, de la musique? Et du fait qu'on
peut bien faire semblant d'y croire parce qu'on n'a de toute façon pas
d'autre choix et finalement rien de mieux à faire ? Et dans ces moments-là,
où tous les paradoxes s'assemblent enfin à la perfection, on atteint
des sommets comme sur le monumental "Midnight Summer Dream" d'ouverture,
limpide et racé, inoubliable. Là, les Men in black touchent quelque
chose, réellement, et c'est du bonheur.
Par la suite, les Stranglers feront de plus en plus sous eux, perdant toute
originalité et s'engluant dans une pop insipide et quelconque. David
Letterman a du en pleurer et Patrick Eudeline était sans doute content
que tout cela confirme ce qu'il pensait depuis toujours. D'ailleurs, le Jon
Spencer Blues Explosion ne devrait pas tarder à publier ce disque gentiment
putassier, s'y enfoncer si la sauce prend, ou alors abandonner. C'est le chemin
tout tracé, et les Stranglers ne devaient même pas en être
étonné. C'était fatal et logique. Bigre Pauvres Men in
black qui ont entrevu la lumière et qui, loin de tout manichéisme,
faisait ouvre d'art. C'était pas possible dans une époque comme
la nôtre. Mais ils
savaient sans doute déjà tout ça. C'était pas pour
ça qu'il ne fallait pas faire semblant d'essayer, non ? "I don't
think anyone ever found paradise/'Cos paradise is based on lies.." Repeat
til fade. C'est tiré de la chanson "Paradise". Alors Jean-Jacques,
pourquoi on rit, pourquoi on pleure ? Les Stranglers faisaient les deux en même
temps, c'était beaucoup plus pratique. Et plus proche de la réalité.
Ben Kennedy